Le rare texte évoqué par les profs de yoga, mis en avant sur la majorité des blogs et la totalité des sites de studio de yoga, est les Yoga Sutra de Patanjali.
C’est le texte parfois effleuré lors d’une formation de professeurs de yoga dont vous entendez parler à travers l’éthique du yoga, les yama et les nyama (dont par ailleurs j’ai parlé dans divers épisodes du podcast Au fil du Yoga ).
Les darśana
Le terme *darśana* (issu de la racine √dṛś, « voir ») désigne un point de vue, une vision ou une perspective philosophique.
Il existe douze écoles : six communément appelées écoles classiques (āstika) de la philosophie indienne, quatre écoles nāstika et deux écoles théistes importantes. Ces darśana mêlent les dimensions religieuse et philosophique ; toutefois, les écoles théistes ne sont pas des « religions » au sens occidental du terme. Chaque école constitue un système rigoureux d’investigation sur la nature de la réalité, de la conscience, de la souffrance et de la libération. Chaque darśana offre un prisme différent pour percevoir et comprendre le monde — et chacun, à sa manière, soutient le cheminement de l’aspirant vers la libération (mokṣa). La distinction entre āstika et nāstika repose sur le fait qu’une école reconnaisse ou non l’autorité des écritures védiques : les écoles āstika l’affirment, tandis que les écoles nāstika la rejettent. Si certaines écoles s’inscrivent dans le prolongement du ritualisme védique et du dualisme métaphysique, d’autres s’orientent vers une intériorité radicale et la non-dualité.
Ces écoles sont les suivantes :
- Six écoles classiques : Nyāya, Vaiśeṣika, Yoga, Sāṃkhya, Mīmāṃsā, Vedānta
- Deux écoles théistes : les darśana śaiva et vaiṣṇava (en mettant l’accent sur leurs développements philosophiques)
- Quatre systèmes nāstika : bouddhisme, jaïnisme, ājīvika et cārvāka.
Les systèmes théistes et nāstika ne font pas partie des six écoles classiques reconnues par les traditions brahmaniques orthodoxes ; ils n’en demeurent pas moins tout aussi importants pour comprendre la diversité du paysage philosophique indien.
Deux darśana dualistes : Samkhya et Yoga
Monisme et dualisme
Le monde est-il un ou est-il multiple ?
Selon le dualisme, la nature est composée de deux substances, le mental et le physique, irréductibles l’une à l’autre.A l’opposé, selon le monisme toute la nature peut se réduire à un seul type de substance.
Le dualisme du Samkhya et du Yoga
Pour le Samkhya et le Yoga, la réalité consiste en deux principes :
- puruṣa, le soi ou conscience pure (CETANA), immuable et libre de toute souffrance. Purusa réside dans tous les êtres . Il (car il s’agit du principe masculin) contemple le mouvement de prakrti. Il n’entre jamais en action et ne dépend de rien. Il est le « Témoin » silencieux qui observe la réalité. [karika 5, 8, 9]. Il n’est ni producteur, ni production. Se pose alors la naissance du monde. Qu’est ce qui est à l’origine de Purusa ? Pour le savoir, lisez mon article La création du monde dans l’hindouisme.
- prakṛti, la nature primordiale, désigne le monde matériel objectif. C’est le principe féminin qui va donner naissance à tout ce qui existe dans le monde manifesté. C’est prakrti qui émet un principe (tattva) qui va en émettre un autre, puis un autre (cf Le Samkhya : une cosmogonie de l’Univers …). Elle inclue le corps physique, l’énergie, mais aussi l’intellect et les émotions. [karika 7, 8]

Au départ, les gunas (cf Les gunas dans le yoga ) sont en équilibre. Mais à cause de la proximité de Pusrusa, un déséquilibre va se produire : sattva va prédominer. Prakrti produit alors MAHAT (ou BUDDHI), le substrat de toute compréhension. Vient ensuite AHAMKARA, facteur d’individuation, la notion du JE. Cela introduit dans la conscience l’opposition entre sujet et objet. Il y a dès lors une bifurcation du processus évolutif :
- vers l’univers subjectif
- vers lunivers objectif.
Ce dédoublement résulte de la division créée par AHAMKARA entre le JE et CELA.
Purusa n’est pas le mental. Le mental est du domaine de Prakrti.
Toute pensée, toute connaissance et toute expérience s’opèrent par l’intermédiaire du citta — l’instrument intérieur —, qui relève de la Prakrti.
Citta, en lui-même, est dépourvu de conscience propre (Jada), mais il fonctionne grâce à la lumière (la conscience) du Purusa. ▪
Citta agit comme un miroir reflétant la « lumière » du Purusa, ce qui permet à ce dernier de voir, de connaître et de faire l’expérience des objets.
Prakrti étant constituée des trois gunas, Citta l’est également ; la prédominance de l’un de ces gunas influence la nature et le fonctionnement du Citta.
Lorsque Rajas et Tamas dominent, le mental (Citta) est agité, obscurci et confus, ce qui empêche de percevoir clairement le Soi et la réalité.
Lorsque Sattva prédomine, le mental (Citta) devient calme, limpide et stable — tel un miroir propre —, capable de refléter clairement aussi bien la lumière du Purusa que le monde.
Ainsi, le processus du Yoga implique Citta-Shuddhi : la purification et l’éclaircissement progressifs du mental (le miroir), nous permettant de reconnaître notre véritable nature en tant que Purusha.
Alors ...
La souffrance humaine (duḥkha) provient d’une confusion : notre intellect s’identifie à tort aux manifestations de la matière (Prakṛti), comme notre corps ou nos pensées, oubliant notre nature véritable de conscience pure (Puruṣa).
La libération s’obtient par la connaissance discriminante (viveka, à ce sujet vous pouvez écouter mon épisode dédié à VIVEKA).
En comprenant intellectuellement et par l’expérience que nous sommes le Témoin (Puruṣa) et non l’objet observé, l’esprit se détache de la matière, stoppant ainsi le cycle des renaissances (saṃsāra). Le Sāṃkhya est considéré comme athée (nirīśvara), car il n’implique aucun dieu créateur extérieur pour expliquer la genèse ou le salut du monde.
et dans les Yoga Sutra de Patanjali ?
Dans les Yoga Sutras I.3-4 , Patanjali nous parle de la confusion de purusha. En étant focalisé sur ce qu’il peut percevoir, il oublie sa vraie nature. Mais ce qu’il peut percevoir n’est que le corps et quelques processus du mental.
Comprendre la complexité de l’organisme et comment cet organisme s’est manifesté est la première étape avant de pouvoir défaire cette confusion.
tadā draṣṭuḥ svarūpe avasthānam
vṛttisārūpyam itaratra
Dans le Yoga Sutra I.2, Patanjali définit Yoga comme “la cessation des fragmentations du mental”, permettant à l’observateur (purusa) de s’établir dans sa vraie nature. Cette voie nous aide à comprendre prakrti, dissoudre les processus qui nous limitent et renforcer notre connexion avec purusa.
Kayvalya ! Lalibération spirituelle absolue, l’émancipation et l’isolement de l’âme par rapport à Prakrti.
On ne cherche donc pas à unir Prakrti et Purusa. Il ne s’agiot pas de cette union (= une des traductions de YOGA).
Le témoin intérieur (purusa) se sépare définitivement de la matière et des illusions de l’ego (prakṛti). Kayvalya est différend de samadhi. Samadhi est est un état méditatif profond que l’on expérimente, kaivalya est une réalisation permanente et inaltérable de liberté.