
Cet été, dans une des petites bulles de l’été du podcast Au fil du Yoga – à l’ombre du Banyan, j’ai discuté du fait que le yoga n’était pas une invention unique. En effet, il existait déjà bien une multitude de pratiques méditatives, ascétiques, spirituelles. Et puis, probablement autour des premiers siècles de notre ère, apparaît un texte qui va devenir fondamental à la fin du XXe, début du XXIe siècle, les Yoga Sutras de Patanjali.
La chronologie des textes
La date exacte du texte reste discutée. De nombreux chercheurs situent ce texte autour des premiers, deuxième siècles avant et même après JC. Pour vous donner un ordre d’idée, on se situerait autour de 200… avant Jésus-Christ à 200 après Jésus-Christ. Pour avoir des ordres de grandeur en tête : les Upanishads, se situent autour de -700 avant Jésus-Christ à -300 avant Jésus-Christ. On situe le Mahabharata autour de -400. Et puis pour vous donner un autre repère chronologique : Bouddha est né en -563 ans avant Jésus-Christ et aurait vécu jusqu’à -470.
Yoga citta vritti nirodhah
Pourquoi cette chronologie ? Tout simplement parce que Patanjali n’invente pas le yoga, il le systématise. Et il va proposer une architecture devenue célèbre, les huit auxiliaires du yoga. Alors quel est le but du yoga selon Patanjali ? Patanjali commence les Yoga Sutras avec une définition qui est devenue célèbre, c’est le Sutra 2, Pada 1, Yoga Citta Vritti Nirodhaha. L’idée générale est donc celle de l’apaisement ou de l’arrêt des fluctuations de l’esprit, du mental. Le problème humain est donc présenté comme un problème de conscience. Notre esprit produit sans cesse des pensées, des souvenirs, des perceptions, des jugements, des désirs, des peurs, des réactions.
Le Samkhya pour comprendre les yoga sutra
Et ce mental, de quoi est-il constitué ? Et bien là, il faudra se reporter au Samkhya. Le Samkhya est un darshana, comme le yoga. Il s’agit d’un système philosophique qui va dénombrer les choses et il va notamment dénombrer ce qui constitue notre mental et mental, Citta. Le Samkhya indique que Citta est composé de trois éléments. Il y a Manas. Manas, c’est le mental sensoriel, celui qui va recevoir les informations de votre corps et de l’environnement dans lequel vous évoluez. Ahamkara, l’ego, la faculté qui va façonner l’identité personnelle et le sentiment du moi, ce principe d’individualisation et d’individuation. Et Buddhi qui est l’intellect supérieur, le siège du discernement et de la sagesse intuitive.

L’apaisement du mental : le but de yoga
Et le yoga ? Le yoga cherche à modifier cette relation avec l’activité mentale. Patanjali, pour aboutir à ce changement de relation avec l’activité mentale, pour permettre l’apaisement ou l’arrêt des fragmentations du mental, des fluctuations de celui-ci, va décrire un système en huit dimensions. On vous le présente souvent comme étant à huit étapes. Et malheureusement, quand on parle d’étapes, on parle de progression. Or, les yoga sutra de Patanjali ne sont pas une progression. C’est un chemin multidimensionnel.
Les 8 auxiliaires du yoga
Vous avez d’abord Yama, la relation à l’extérieur et la manière d’agir, les règles éthiques. Yama ne sont pas, les Yama et les Niyama d’ailleurs, ne sont pas les dix commandements du yoga. Ils constituent plutôt une manière de devenir conscient de son comportement, de ses intentions et de leur effet sur le mental. Donc dans cette perspective, Yama n’est pas seulement être une bonne personne. Il s’agit aussi de voir comment nos comportements entretiennent ou apaisent les fluctuations du mental. Les yamas sont Ahimsa, la non-violence, la bienveillance, Satya, la véracité, Asteya, l’absence de vol, donc l’honnêteté, la probité. Brahmacharya, le comportement qui mène au brahman, donc la chasteté, la modération dans les désirs. Et Aparigraha, la non-possessivité.
Et puis il y a les Nyama qui constituent la relation à soi-même, c’est-à-dire les disciplines personnelles, au nombre de cinq. Sauca, la purification. Santosha, le contentement. Tapas, la discipline, l’effort transmutateur, transformateur. Svadhyaya, l’étude de soi, l’étude des enseignements. Et Ishvara-pranidhana. l’abandon ou l’offrande à Ishvara, la réalité supérieure. Il serait cependant réducteur de considérer les Yama-Niyama comme étant la totalité de la philosophie du Yoga. Les Yoga Sutras ne se réduisent pas à Yama-Niyama, Asana et Pranayama comme il est souvent présenté. Les huit auxiliaires sont surtout des modalités du comment pratiquer.
Autre auxiliaire : Asana, la posture. Il s’agit donc de stabiliser le corps pour aller vers le subtil. Encore une fois, Asana n’est pas synonyme de yoga. Il y a une obsession contemporaine pour la posture physique et qui conduit à prendre une partie du yoga pour le tout. Asana, c’est comme une porte d’entrée, ce n’est pas la maison entière. Dans une approche plus traditionnelle, la pratique physique peut notamment stabiliser le corps, favoriser la santé, l’hygiène, la légèreté, préparer le corps et le système énergétique, contribuer à stabiliser le mental et puis préparer, bien entendu, à des pratiques beaucoup plus subtiles. Ainsi, la question n’est pas « est-ce que je réussis une posture difficile ? » et qui a déjà fait l’objet d’un précédent podcast, mais plutôt « qu’est-ce que cette pratique fait à mon mental ? » Et j’insiste sur le fait que la capacité physique ou la flexibilité, la souplesse ne sont pas proportionnelles au progrès spirituel.

Autre auxiliaire du yoga de Patanjali, Pranayama, la maîtrise du souffle. Travailler avec le prana et affiner le mental dans cette vision. Pranayama ne signifie pas simplement exercice de respiration. Travailler avec le prana. Le prana est un concept beaucoup plus vaste que l’air qui entre et qui sort des poumons. Prana a une dimension beaucoup plus profonde que la simple énergie vitale. Il est difficile de traduire le mot prana. Le pranayama participe à la régulation et au raffinement du système corps-esprit et prépare aux états de conscience beaucoup plus subtils. On a donc une continuité, asana, pranayama, intériorisation du mental, et non pas posture égal meilleure condition physique égal yoga.
Pratyahara, le retrait des sens, est le fait de se tourner vers l’intérieur. Retrait des sens peut donner l’impression qu’il suffit simplement de fermer les yeux et de couper les perceptions pour connaître l’état de pratyahara. Le mental n’est plus constamment happé par les objets sensoriels. Autrement dit, je peux percevoir quelque chose sans que mon mental soit automatiquement entraîné par cette chose. C’est une étape fondamentale dans le mouvement général du yoga. Faire passer l’attention d’une orientation extérieure vers une orientation intérieure. C’est aussi la raison pour laquelle Pratyahara devrait, à mon sens, occuper une place beaucoup plus centrale dans la pratique moderne. Pratyahara vous prépare vraiment aux étapes suivantes de Dharana, Dhyana et Samadhi.
Dharana, la concentration, la capacité à maintenir l’attention sur un objet déterminé, par exemple un mantra. Votre souffle, une sensation, un point visuel, une visualisation, un objet de méditation. Et la différence avec l’auxiliaire qui va venir juste après, Dhyana, est essentielle. Dans Dharana, il y a encore un effort. de maintien de l’attention. Le mental a tendance à partir, je le ramène. Il repart, je le ramène. Et quand vous écoutez certaines méditations qui vous sont proposées, il y a cet exercice de dharana. Quand, par exemple, en bouddhisme, on vous dit, s’il y a une pensée qui arrive, ne la suivez pas. Nommez-la. Et si vous partez avec, revenez. Dharana, c’est cette capacité de stabilisation de l’attention qui est cultivée.

Vient ensuite Dhyana, la méditation comme continuité de l’attention. Pédagogiquement, on vous dit, Dharana, je maintiens mon attention sur l’objet. Dhyana, l’attention devient un flux continu vers l’objet. Il ne s’agit donc pas de la méditation, c’est la méditation. Dhyana correspond à quelque chose de beaucoup plus profond, à une stabilisation beaucoup plus profonde de l’attention et de la conscience.
Et puis vous avez Samadhi, l’absorption méditative, l’aboutissement, la conscience stabilisée. C’est probablement l’auxiliaire le plus difficile à expliquer avec des mots. Les états les plus élevés de Samadhi sont quelque chose qu’on ne peut pas vraiment comprendre en lisant une définition. Parce que Samadhi, ce n’est pas, et c’est, être détendu, être heureux. Oui, parce que quand on est en Samadhi, on va sentir ces effets-là, on sera plus détendu, on sera plus heureux. On va avoir une expérience, on va peut-être… planer, avoir une sensation mystique, c’est tout ça, mais ce n’est pas ça non plus. C’est un état de profonde absorption et de transformation de la relation entre le mental, l’objet de connaissance et la conscience. Et c’est ici que le caractère progressif du raffinement mental devient vraiment intéressant.
Remarques sur asana
Alors remarquons quelque chose d’important. Asana n’est que le troisième membre. Et Patanjali lui consacre très peu de place. Les Yoga Sutras ne décrivent pas une collection de postures physiques comme les manuels contemporains. Le rôle de la posture est surtout de permettre aux pratiquants de rester stables et confortables, Sthira Sukham, pendant la méditation. Alors j’écrivais plus haut que je n’étais pas d’accord avec l’idée moderne selon laquelle on devait d’abord travailler les yama, les niyama, asanas, pranayama, pratyara, dharana, dhyana, samadhi, comme si c’était en fait un enseignement et qu’on progressait niveau après niveau qu’il fallait valider. Les huit auxiliaires,l’ashtanga yoga, sont une méthodologie, un ensemble de modalités permettant de travailler avec le mental et de le conduire progressivement de l’extérieur vers l’intérieur, vers la stabilité. Et puis, yoga ne se résume pas non plus à ces huit auxiliaires.
Les autres voies du yoga
Pourquoi ? Parce qu’il existe différentes voies qu’on appelle les marga. Il existe différentes voies comme le karma yoga, le bhakti yoga, le jnana yoga différents de ce que décrit Patanjali, qui est le Raja Yoga. Alors on pourrait synthétiser les Yoga Sutras de Patanjali, ou en tout cas garder à l’esprit les éléments suivants : Asana n’est pas le but. Le corps devient un moyen de transformation. Pranayama affine le rapport au prana et au mental. Pratyahara permet de se désengager de l’attraction constante des sens. Dharana va nous aider à stabiliser la tension. Dhyana approfondit cette stabilité. Samadhi désignant les états de conscience les plus profonds. Et tout cela participe donc à un mouvement de l’extérieur vers l’intérieur avec cette possibilité en fait de dépasser les limitations habituelles du corps et du mental. Si vous deviez retenir quelque chose, ce serait de ne pas confondre la porte avec la maison. Asana est une porte extrêmement précieuse, surtout dans notre monde moderne. Mais le yoga commence réellement à devenir transformation intérieure lorsque la pratique cesse d’être uniquement une activité corporelle. Patanjali nous présente le Raja Yoga, qui signifie le yoga royal. Dans l’usage traditionnel, il désigne une voie qui met fortement l’accent sur la maîtrise et la transformation du mental. Yoga Citta Vritti Nirodhah. Le véritable objet du travail n’est pas de rendre le corps plus souple. Le terrain de travail principal du Raja Yoga, c’est le mental,citta. Patanjali commence les Yoga Sutra par deux sutras, Atha Yoganusasanam, maintenant commence l’enseignement du yoga, puis Yoga Citta Vritti Nirodhah. Cette notion de Citta Vritti, la cessation Nirodhah, de la cessation des fluctuations, des fragmentations du mental. Elles permettent de comprendre toute la logique du Raja Yoga. Et il est, encore une fois, utile de ne pas opposer le Raja Yoga à Karma Yoga, la voie de l’action desintéressée, à Bhakti Yoga, la voie de la dévotion, à Jnana Yoga, la voie de la connaissance et du discernement. Par contre, ces voies peuvent se compléter plutôt que fonctionner comme des systèmes complètement séparés. Le Hatha Yoga travaille beaucoup avec le corps et le prana. Le Raja Yoga s’intéresse particulièrement à la transformation du mental et à la stabilisation de la conscience. et on a tendance dans notre société actuelle à confondre yoga et asana. Alors qu’est-ce que Patanjali change ? Patanjali transforme une constellation de pratiques en système. Mais le yoga va continuer à évoluer au fil des siècles.